BANKS (R.)

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BANKS RUSSELL (1940- )

Étrangement, étant donné ce qu’a été la suite de son œuvre, le romancier américain Russell Banks a commencé, vers le milieu des années 1970, par ces «métafictions» dont c’était à l’époque la grande vogue – dans le sillage de Nabokov, de Borges et des formalistes américains tels que Barth, Coover ou Gass, avec, dans le cas de Banks, quelque chose du gothique des contes de Hawthorne. La première fois que la Jamaïque, par exemple, apparaît dans son œuvre, c’est dans la très borgésienne nouvelle «The New World» (dans le recueil du même nom, 1978): au XVIIe siècle, un prélat catholique et poète espagnol, qui avait espéré être envoyé au Mexique, est expédié en poste dans cette île obscure et raconte sa déception dans une lettre à son ami Lope de Vega. Dans Hamilton Stark (1978), la biographie du «héros» est racontée par des tiers. Selon le point de vue de chacun, il apparaît tantôt comme un ivrogne excentrique, quasi fou, qui déteste les chats et jette ses ordures dans son jardin, tantôt comme le très élégant descendant d’une vieille famille coloniale, excellent danseur et fin diseur de propos spirituels. On ne saura jamais «qui est Hamilton Stark»: le vrai sujet du roman est son mode de narration lui-même.

Puis, au fil des livres, on voit poindre autre chose. Dans Le Livre de la Jamaïque (1980), la Jamaïque se trouve encore à l’intérieur d’un livre: le roman que veut écrire un professeur de collège du New Hampshire rêvant d’exotisme. Pour se documenter, il se rend sur place et découvre un monde inconnu. Parmi les nouvelles de Trailer Park (1981), il y a encore quelques «fabulations», mais ce qui est retenu cette fois, c’est la description d’êtres survivant au-dessous du seuil de pauvreté, dans de minables caravanes, au milieu d’un paysage désolé de la Nouvelle-Angleterre. Ce qu’on voit poindre, en fait, c’est la biographie de l’écrivain.

Aîné de quatre enfants, Russell Banks a grandi à Barnhead, dans les terres froides du New Hampshire. Il vient d’une famille ouvrière, à la lisière de la pauvreté. Son père est plombier et alcoolique; il a de brusques flambées de violence. Il joue aussi à l’occasion de la clarinette. Le reste du temps, il se montre maussade, dépressif. Ce père redouté, haï, aimé aussi, ce père à qui il a peur de ressembler, hante comme un spectre la vie de Russell Banks, qui a douze ans lorsque ses parents divorcent enfin. En 1958, Banks entre à l’université, qu’il quitte au bout de huit semaines: «gosse de fauchés», il est mal à l’aise parmi les «gosses de riches». Il décide de partir pour Cuba rejoindre Fidel Castro. Ses ressources ne lui permettent pas d’aller plus loin que la Floride, où il vit quelque temps de petits boulots. Il voyage: dans le Yucatán, à la Jamaïque. Il se marie, a un fils. Il revient dans le New Hampshire où il travaille un temps comme aide-plombier auprès de son père. Puis il décide de reprendre ses études. En 1967, il obtient à l’université de Caroline du Nord un diplôme de littérature anglaise qui va lui ouvrir une carrière universitaire, à Sarah Lawrence puis à Princeton. De cette biographie, atypique dans le monde littéraire d’aujourd’hui, il en a évoqué quelques fragments dans le recueil intitulé ironiquement Success Stories (Histoire de réussir , 1986).

Paru au beau milieu des années Reagan, Continental Drift (Continents à la dérive , 1985) est un roman totalement à contre-courant de l’époque, un roman où il est ouvertement question de ce qui reste le grand non-dit de la société américaine: la lutte des classes, l’oppression sociale, la violence faite aux pauvres. Bob Dubois est réparateur de chaudières dans une petite ville industrielle de la Nouvelle-Angleterre aujourd’hui désertée par ses usines. La monotonie de sa vie, les soucis d’argent le font sombrer dans la dépression. Il décide d’aller chercher fortune au soleil de la Floride, nouvelle «frontière» du rêve américain. Là, ses projets tournent au fiasco. Il se retrouve capitaine d’un petit bateau qui fait de la contrebande. C’est ainsi que sa trajectoire croise celle d’une femme haïtienne qui, comme tant de boat people de l’époque, a fui la misère de son île, a été dupée par le passeur qui devait l’emmener jusqu’en «Amérique», a été violée à plusieurs reprises et n’a dû sa survie qu’au vaudou.

Plus puissant encore, Affliction (1989) n’est pas sans évoquer le McTeague (Les Rapaces ) de Frank Norris. Le livre raconte l’histoire des quinze jours paroxystiques qu’a traversés Wade Whitehouse, quarante et un ans, agent municipal, conducteur d’engin et cantonnier dans une petite ville du New Hampshire, avant de disparaître, fugitif en cavale. Instable, alcoolique, abandonné par sa femme, Wade est un homme à la dérive. À la suite d’un accident (ou d’un crime?) survenu lors de l’annuel rituel tribal mâle qu’est la chasse aux daims, Wade sombre dans la violence paranoïaque. Banks se livre ici à une autopsie de la «virilité» américaine dans la version qu’en propose la classe ouvrière (la gnôle, les coups, la chasse): une automystification qui n’est en réalité que la trace de l’oppression économique et sociale qu’on subit. Au cœur du roman, dans sa préhistoire, il y a un enfant que son père bat et qui ne se défaira jamais de la terreur qu’on lui a ainsi inculquée – cycle tragique, au sens propre, où l’impuissance engendre la haine de soi, laquelle engendre à son tour la violence, et qui se reproduit à la génération suivante.

Russell Banks connaît de l’intérieur la condition ouvrière. Il est issu du peuple et aujourd’hui encore, dit-il, il regarde le monde «d’en bas». Sa force vient d’avoir évité deux écueils. Il ne masque pas (comme cela est parfois arrivé à Raymond Carver, à certains égards si proche) l’exclusion sociale en angoisse existentielle. Il ne folklorise pas le «pauvre Blanc» en le transformant, comme autrefois Caldwell, en «grotesque». Le refus de mimer le «dialecte» dans son écriture y est pour quelque chose. De son passé d’écrivain expérimental, Banks a gardé le souci du narrateur: dans Affliction , c’est le frère cadet de Wade, professeur d’histoire dans un collège de Boston, qui reconstruit après coup les événements, et exorcise ainsi ce que lui-même (comme Banks) aurait pu devenir.

Dans The Rule of Bone (Sous le règne de Bone , 1995), Banks a pourtant rompu avec cette règle. L’histoire est narrée à la première personne. Il est retourné pour cela à l’archétype du «pauvre Blanc»: Huckleberry Finn. Son Huck a quatorze ans, un anneau dans l’oreille, une coiffure mohawk. Il traîne non plus près du fleuve mais dans la banlieue. Il est battu par son beau-père. Sa rébellion est de glisser vers la délinquance. Il part sur la route, rejoint un gang de motards, se fait tatouer des tibias croisés, comme un pirate, et se rebaptise «Bone»: ossements. En chemin, dans un bus, il rencontre son «nègre Jim» en la personne d’un ouvrier agricole migrant jamaïcain. Il l’accompagne dans son île, où la misère du Tiers Monde des Caraïbes fait pendant à l’autre «Tiers Monde»: l’Amérique invisible des pauvres, des exclus. Cette dérive picaresque est parfois à la lisière du mélodrame, voire de la sentimentalité. Banks, de plus, n’est pas un grand virtuose de la transcription des voix et des idiomes. Mais cela n’enlève rien à la vigueur d’un homme en colère dénonçant comment l’Amérique, en faisant régner sans pitié la loi du marché, massacre ses enfants. A travers lui, le roman américain, après une longue parenthèse, renoue avec la tradition de Dos Passos, de Steinbeck – celle des grands romanciers du social et de ses fractures.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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